MARABUNTA!!!
Par André Veilleux
Un voyage au pays des bibittes!
Dans la forêt amazonienne, la marabunta est une fourmi se déplaçant en colonies de millions d’insectes dévorant tout sur son passage. Négligeables en petit nombre, rassemblés, ces fourmis deviennent une force irrésistible, pire que le jaguar et l’anaconda. On dit même que, lorsque la marabunta gronde, la jungle se tait. Heureusement qu’au Québec, il n’y a ni marabunta, ni serpents venimeux, ni même scorpions ou crocodiles pouvant mettre notre vie en péril. L’hiver québécois a ça de bon, en repoussant tous ces indésirables, à quelques exceptions près…
5 août 1992, 10 heures 45. L’hélice du Beaver s’est enfin immobilisée. On entend plus que l’hydraulique des ailerons et le clapotis des vagues que le creux des flotteurs fait résonner. Sur son élan, l’avion légendaire glisse tout doucement vers la rive du lac Tudor, à environ 180 kilomètres au nord, nord-est de la ville de Schefferville, tout près de la frontière du Québec avec le Labrador.
Huit heures de route pour nous rendre à Baie-Comeau, 12 pour le train remontant la rivière Moisie jusqu’à Shefferville et 2 heures dans les airs pour amerrir à destination. C’est loin, très loin de toute trace de civilisation et c’est exactement ce que nous voulions. Un Cesna 150 amerrit derrière nous, avec le reste des bagages et de l’équipage. Encore en plein été, nous allons passer deux semaines de rêve sur un territoire totalement sauvage, à la fois à pêcher et à chasser le caribou dont la saison vient à peine de commencer.
Dans les airs, ça brassait, tellement qu’à présent, j’avale à répétition le reflux gastrique d’un estomac qui avait bien hâte qu’on se pose. Je ne laisse rien voir aux autres mais, maintenant que le pilote a ouvert sa verrière, une brise bien fraîche me rafraîchit le visage brûlant de sueur. Ouf! Je respire à fond, comme quelqu’un qui refait surface après plusieurs minutes de plongée.
Dans les airs, ça brassait, tellement qu’à présent, j’avale à répétition le reflux gastrique d’un estomac qui avait bien hâte qu’on se pose…
À peine stabilisés, nos corps enfouis dans cette masse informe de bagages ne demandent qu’à s’extraire de la carlingue. Les pieds dans l’eau, nous faisons tout de suite la chaîne pour tout sortir rapidement. Comme à peu près tous les pilotes du Nord, le nôtre parle peu mais nous laisse deviner d’après la rapidité de ses gestes que sa journée de travail ne fait que commencer. Cette montagne d’équipements et de glacières, c’est tout ce qui permettra à notre groupe de cinq bons amis de survivre dans la zone dite «libre», la 24, complètement esseulés dans la toundra québécoise.
C’est le genre de voyage «pas cher» : pas de pourvoyeur, pas de commodité ni d’électricité; rien que nous et le strict minimum à cause de l’avion qui nous limite. 100 livres de bagages par personne, nourriture et boissons comprises, c’est tout. Les chaudières emportées, une fois vidées de leur contenu, seront renversées pour devenir nos uniques sièges de table. L’organisateur du voyage, un habitué, avait laissé le poêle bien caché sous une roche lors de son dernier séjour ici. Il devrait donc être encore là…il le faut.
Tout a été calculé et sera rationné, de l’essence jusqu’à la dernière tranche de pain. Si le retour de l’avion devait être reporté à cause du mauvais temps, il ne faudrait pas que cela dure trop longtemps. Il a été prévu que caribous et poissons encore bien vivants feront partie du menu. Sans eux, nous serions en manque de protéines dans pas longtemps. Quand j’y songe aujourd’hui, je me dis qu’il fallait être pas mal jeune et insouciant comme nous l’étions à l’époque pour participer à une aventure pareille.
Pendant que le dernier avion lancé à plein régime s’arrache des eaux, sans radio ni téléphone satellite, je me dis silencieusement qu’on a passé le point de non-retour. On ne peut plus faire marche arrière à présent. La tente «prospecteur» est montée avec enthousiasme sur le seul petit espace où les roches ne sont pas trop menaçantes. Autour de nous, ce n’est que montagnes rocheuses, «cotons» et épinettes rabougries. La pointe de lac où nous campons amène la brise du large et, en ce jour de notre arrivée, il vente fort. On est bien. La mouche est là, mais il n’y a pas de quoi en faire un drame.
Tout semble donc parfait, d’autant plus qu’un de nous se bat déjà avec un brochet au premier lancer d’une canne montée en toute hâte. Moi, c’est la montagne dernière nous qui m’intéresse. J’aperçois déjà une vraie «trail de vache» faite par le passage récent des caribous. On se dépêche mais il y a tant à déballer, à visser et à serrer qu’il faut prendre sur soi.
Enfin prêt, carabine à l’épaule, je pars en exploration avec mon cousin. Marcher ici consiste à fixer le sol le plus souvent, pour sauter à l’infini d’une roche à l’autre. Les trous souvent larges et profonds entre les roches et leur surface jamais plane sollicitent constamment l’articulation de nos pieds. La moindre erreur d’adresse ne pardonnerait pas. Entre nous et la montagne, il y a une zone marécageuse à contourner. C’est pourtant le genre d’endroit dans lequel on finit toujours par aboutir, parce qu’on ne se tasse jamais assez à gauche ou à droite pour l’éviter. Chemin faisant, sans doute parce qu’on s’enfonce dans cette forêt marécageuse et que le vent nous a laissés derrière, il commence à y avoir de la mouche.
«Bof, de la mouche, j’en ai déjà vu !». Toutes ces sorties en ruisseaux, ces soirées humides de juin à attendre l’ours, ces retours au quai où on est «attendu», tout ce sang versé suite aux piqûres et morsures m’ont endurci. Les petits trucs pour s’en protéger n’ont plus de secret depuis longtemps. D’ailleurs, en pêcheurs avertis des conditions du Nord, nous nous étions minutieusement préparés à tout.
Personnellement, je suis de ceux qui ne se fient pas entièrement à l’efficacité des crèmes chasse-moustiques, bien que j’en aie plein les poches. Ces produits m’ont plus d’une fois «sauvé la face» mais j’ai appris à mes dépens que, passé un certain niveau de trafic aérien, il n’y a plus aucun produit crémeux ou huileux qui vaille, aussi «chimique» que soit leur composition. Une protection antiaérienne permanente et absolument complète devient alors le seul moyen de défense véritablement sûr à 100%. Je savais aussi, par expérience, que le Nord québécois est d’une cruauté sans pitié et ne pardonne aucune négligence, surtout si on a oublié quelque chose avant de partir.
Ainsi, longs gants de laine coupés aux extrémités des doigts avec élastiques spécialement cousus aux poignets, moustiquaires anti-brûlot en triple exemplaires, parka rafistolé avec manches fermées par des velcros, casquette avec rebord enveloppant le tour complet de la tête, cagoule avec cordon ajustable et gilet à col roulé font partie de l’arsenal spécialement apporté en cette occasion. Aussi couvert qu’une religieuse de couvent, il fera très chaud à l’intérieur et ma peau ne verra sans doute jamais le soleil bronzant des semaines d’août à venir. C’est pourtant le prix à payer pour être sûr d’éviter la saignée.
Mais cette année, il y a quelque chose de différent. Vous allez peut-être ne pas me croire mais les nuages opaques de moustiques qui s’élèvent au fur et à mesure que nous avançons auraient de quoi vous inquiéter. Je me rappelle à présent que notre pilote nous avait fait comprendre ce qui nous attendait «en haut». Un pêcheur récemment déposé à son camp n’a eu besoin que de quelques minutes de torture pour lui tendre un 20$ afin d’acquérir sa moustiquaire. Il a fait un été exceptionnellement chaud et humide cette année, sans gelée, du jamais vu. À la sortie du train à Schefferville, c’était déjà le sauve-qui-peut.
Au fur et à mesure que nous en faisons l’ascension, la montagne se dénude de ses arbres. Le vent a maintenant repris ses droits et les nuages de mouches se massent tout juste derrière nous. J’entends les milliers de petits cliquetis de cette horde sauvage qui se bute sans relâche sur la toile de ma cagoule. Je peux maintenant voir le paysage devant moi, à condition de ne jamais ralentir le pas. Parvenu au sommet, c’est le seul endroit où il sera possible de demeurer à l’affût et encore, face au vent et à condition qu’il y en ait. Maintenant bien camouflé entre deux roches, je me retourne dos au vent pour observer mes adversaires.
Le maringouin du Nord montre un comportement fort différent de celui du Sud. Si le dernier peut être qualifié de pur hypocrite, celui auquel nous avons affaire ici n’a aucune espèce de savoir-vivre. Il est costaud, brutal et sans pitié, à l’image de la rudesse du Grand Nord. Mon corps tout entier se couvre d’un manteau noir et grouillant. Chaque mouche se pose ailes contre ailes, enfonçant instantanément son dard dans le tissu. Sans cesse, sans répit, chaque parcelle de surface, chaque millième de millimètre carré de mes vêtements sont forés systématiquement, comme le moulin d’un puit de pétrole. Le mouvement est ainsi répété et répété à chaque pas. C’est l’automatisme mécanique d’une véritable machine robotisée qui ne pense pas, qui ne se fatigue jamais, une volonté absolue de boire notre sang. Alien, la créature venue de l’espace et qui a tant fait courir les salles de cinéma, a certainement été imaginée à partir de ce modèle, de l’insecte doté d’une nature agressive qui, pour se reproduire, ne cherche qu’à trouver une proie pour pondre ou s’en nourrir.
Alien, la créature venue de l’espace et qui a tant fait courir les salles de cinéma, a certainement été imaginée à partir de ce modèle, de l’insecte doté d’une nature agressive…
Je m’emploie à frapper ma manche de parka qui est complètement couverte par la marabunta. À chacun de mes coups, des masses compactes de moustiques et mouches noires sont écrasées et tombent au sol. Le vide ainsi créé prend furtivement la forme de ma main, que l’arrivée d’autant de remplaçants efface aussitôt. Cette contre-offensive n’a aucun sens, aucun effet. C’est l’espèce qui compte, pas l’individu. Il y a quelque chose de terrifiant dans cette image. Combien de temps une personne dépossédée de ses vêtements ou immobilisée par un accident survivrait-elle ici? Une heure, une journée? Peut-être même pas.
Il y a maintenant des mouches noires qui tourbillonnent dans ma moustiquaire. Comme l’eau qui s’infiltre à travers toutes fissures, la moindre faille, le moindre trou dans mon système de défense apparaît. Le bas de mon dos commence d’ailleurs à me chauffer sérieusement. C’est le genre de sensation qui me fait douter de ce qui se passe dans les recoins cachés de mes vêtements. Cette fois, c’en est assez. On se remet en marche. La beauté sauvage des montagnes arrondies est tout de même là. Sans arbre au sommet, on dirait des volcans. Mon cousin s’amuse d’ailleurs à dire que nous sommes sur «l’île de King Kong, là où tout est démesuré!». En bas, revenant vers nous, j’aperçois le pneumatique qui n’est plus qu’un minuscule petit point avançant lentement sur l’eau.
Ce soir, dans la tente, ce sont les premiers échanges d’impressions. Mouches noires et maringouins ont pris une place inattendue dans nos récits. On pourrait même dire qu’ils ont volé la vedette aux caribous qui se font attendre. C’est à qui aura l’image la plus saisissante. Pendant que le naphte fait siffler poêle et fanal, je me débouche une canette de bière sortie tout droit du ruisseau. Elle ruisselle de bulles d’eau tellement elle est froide. J’avale l’effervescence qui déferle en mousse blanche, tout en appuyant la canette sur ma nuque toute chaude et pleine de sang galé. Avez-vous remarqué combien une bière bien froide et tout ce qu’on peut boire et avaler en région aussi éloignée prennent une saveur bien meilleure que chez soi? Que tout est meilleur au goût? Est-ce la fraîcheur du poisson ou l’insécurité qui nous fait ressentir les choses ainsi, ou encore le fait que l’on a que ça à faire une fois le soir venu, manger et boire?
Au contact de la poêle brûlante, le beurre s’affole et monte en gros paquets de fumée blanche. Pendant que des mouchetées se font rôtir, deux microclimats bien distincts se forment dans la tente. En haut, chaleur avec fumée de cigarettes et de cuisson, en bas, nous et les maringouins. Car il ne faut pas se leurrer, les incessantes allées et venues de chacun de nous s’affairant à entrer et à sortir de la tente sont autant de billets d’entrée pour ces travailleurs infatigables.
Et en cette tombée du jour, nous sommes à l’heure du changement de personnel. Tandis que les mouches noires poinçonnent leur carte de travail à la sortie d’usine où nous sommes la matière première, les maringouins commencent leur chiffre de nuit. Dans son infinie sagesse, Dieu à penser à tout, ou ne serait-ce pas plutôt le diable? Attirée par la lumière du manchon incandescent, une nuée virevolte autour du Coleman. On dirait des Indiens à l’assaut d’un fort. J’éprouve un plaisir sadique à voir fondre leurs ailes à trop vouloir voler près de la vitre brûlante. Mais l’holocauste est tel qu’en peu de temps, il y a des cadavres éparpillés sur toute la table, dans le beurre, sur le pain, dans nos assiettes, notre thé, partout.
Il y a toujours un ingénieux dans un groupe, un patenteux. Le nôtre a tôt fait de régler le problème en suspendant sous le fanal un couvercle de chaudière attaché avec de la broche. Comme la neige qui s’accumule, il faudra tout de même nettoyer le couvercle régulièrement pour empêcher que le monticule de mouches brûlées ne déborde…
Voici venue l’heure appréhendée du coucher. Au retour d’une pisse extérieure, chacun de nous transporte sur son dos ce qui deviendra son cauchemar une fois les lampes éteintes. Faute de place, la table a été sortie en dehors de la tente pour nous permettre de dérouler nos sacs de couchage. Côte à côte sur un cap de roche aussi dur que raboteux, j’ai déjà vu mieux comme confort. Le cillement strident des maringouins devient vite insupportable. Pire encore, c’est un chasseur de nuit qu’on ne voit plus, qui nous laisse maintenant sans moyen de défense. De temps en temps, un d’entre nous se frappe la joue. Bientôt, cela ressemblera aux applaudissements de la foule après un bon spectacle. On a l’impression de se faire plus de mal que de bien. Moi, je dors sous ma moustiquaire. Je ne suis pourtant pas à l’abri des dards car, en position couchée, il me faut régulièrement repousser la toile qui colle à ma peau et mes oreilles en prennent encore un coup. Au matin, des maringouins endormis sur la toile avec l’abdomen bien gonflé témoignent que la lutte a encore été inégale.
Au matin, des maringouins endormis sur la toile avec l’abdomen bien gonflé témoignent que la lutte a encore été inégale…
Et la lumière du jour revient…
5 heures du matin. Dans la tente, l’espace est si exigu que, lorsqu’un de nous se lève, tous doivent en faire autant. Sacs de couchage et matelas sont empilés dans un coin et la table est entrée pour être replacée là où nous dormions. Dehors, il fait encore frais. Pendant un temps qui dure à peine une demi-heure, l’aube est le seul et unique moment de la journée où il est possible de faire ses besoins en paix. Plus tard, lorsque les premiers rayons de soleil auront effacé la rosée matinale, exposer ses fesses blanches à la lumière du jour serait les vouer à une mort certaine…
En sirotant mon café, je pense à ce qui nous attend en cette journée où le temps fait encore le mort. Je ne peux me résoudre à l’idée que mon voyage se passera entièrement sous un voile obscur de moustiquaire. En effet, comment pourrais-je apercevoir un caribou au loin avec cette espèce de bas nylon qui me gêne la vue en permanence? J’ai une idée. Puisque je porte des lunettes, j’en dévisse soigneusement les vis qui retiennent les verres à l’aide de mon couteau. Après avoir extrait les verres des montures, je place la moustiquaire bien à plat sur les trous de mes lunettes, et je remets les verres dans leur base, en prenant bien soin de revisser le tout. Mes lunettes ainsi parfaitement coincées dans la moustiquaire, je peux maintenant découper les deux rondelles de toile qui recouvrent mes verres. Ainsi, en mettant mes lunettes dont les rebords de monture demeurent bien coincés dans la moustiquaire, je pourrai jouir d’une vue non voilée, tout en conservant la protection de la moustiquaire qui ne fait plus qu’un avec les montures. Je me dis que l’intelligence et la débrouillardise de l’homme peuvent venir à bout de tous les problèmes!
Confiant, je sors. Cinq minutes plus tard, je suis de retour, le nez ensanglanté. Mon ingénieux système n’avait pas prévu qu’en remettant mes lunettes, la toile de la moustiquaire collerait sur mon nez. Les mouches n’ont pas manqué d’exploiter la faille pour déguster cette excroissance de mon visage. À que cela ne tienne, une découpure dans du carton de boîte à gâteaux me servira de cache-nez.
Sur la montagne, la marabunta entre en compétition avec le vent dont le souffle est malheureusement irrégulier. Je prends position sur ma roche. J’ai apporté deux grandes poches cousues par ma femme et confectionnées à partir de sa tulle de mariée. Ces poches sont censées servir à la protection de mes futurs caribous. En attendant, c’est un autre quartier de viande qu’elles protégeront : moi. Deux épaisseurs de protection, c’est un living room qui n’est pas superflu quand je regarde tous ceux qui rêvent de passer un moment d’intimité avec moi. Quand le vent souffle, le nuage s’éloigne un peu. S’il vente encore plus fort, la marabunta disparaît en se réfugiant dans la mousse au sol. Aussitôt que la force du vent diminue, cette gente ailée s’extrait du sol, en bondissant comme du pop-corn qui éclate.
Aussitôt que la force du vent diminue, cette gente ailée s’extrait du sol, en bondissant comme du pop-corn qui éclate…
La journée se passe ainsi, à attendre encore un caribou qui ne vient pas. Il fait si chaud que je ne suis plus d’humeur à chasser avec entrain. En après-midi, je rends visite à mon cousin installé sur l’autre versant de la montagne. Son palace de ficelles recouvertes de branches suspendues me fait rire. Assis côte à côte, nous discutons en fixant l’horizon quand, entre deux regards, un loup surgit à quelques dizaines de mètres devant nous.
C’est la première fois que nous prenons contact avec ce magnifique prédateur à la robe gris acier et à la carrure si imposante qu’elle n’a rien à voir avec toute sa descendance domestiquée. Sans doute n’a-t-il jamais vu un humain car, l’espace de quelques secondes, nos regards se figent et le sien si pénétrant a l’air de s’interroger sur le statut de proie ou de prédateur qu’il doit nous donner. Un réflexe de peur me saisit. Le temps que mes doigts se raidissent sur ma carabine, au cas où, le voilà qui disparaît aussi vite qu’il est venu. Demain, ce sera heureusement à notre tour de prendre le pneumatique pour aller pêcher…
… pour laisser encore place à la nuit...
Les soirées au camp sont toujours agréables. À l’abri, on boit, on mange et on rigole en se racontant des blagues et les histoires de la journée. Les barbes poussent et tous commencent à s’adapter au voyage. Cette nuit, les maringouins auront affaire à du monde organisé! Un couvre-feu a été décrété. Avant d’éteindre les lampes, pleines ou pas, tous auront dorénavant l’obligation d’aller soulager leur vessie à l’extérieur. Lorsque la fermeture éclair de la tente sera fermée pour de bon, absolument personne, sous peine d’amende, n’aura le droit d’en sortir avant le lendemain matin.
Nous voilà donc enfermés pour la nuit, avec notre milliard habituel de bons amis. Les spirales brûlent à plein régime. Une traînée de raid pour guêpes est vaporisée dans tous les recoins. Vaut mieux risquer l’asphyxie que d’être dévorés vivants.
Notre défense antiaérienne semble tenir le coup, si bien que nous nous endormons rapidement. Au matin, voilà pourtant que nous nous grattons encore. En y regardant bien, des maringouins en nombre que l’obésité a rendu immobiles au plafond de la tente sont l’évidence qu’une fuite persiste encore. Chacun est soupçonné de bris d’engagement. Pourtant, personne ne serait sorti dehors durant la nuit. Il est donc résolu de redoubler les doses d’insecticide aux prochaines nuits.
Une pêche mouvementée…
Savez-vous pourquoi une mouche noire, pourtant aussi petite qu’une tête d’épingle, donne l’impression d’être aussi grosse qu’un caillou une fois coincé dans votre gorge ? Pendant que j’en crache une, mon compagnon lutte déjà avec une grosse mouchetée. À l’image des mouches, les truites nordiques sont agressives et de si gros calibre que l’excitation nous distrait complètement de la marabunta toujours active. Quelle excitation de remonter ce bras de rivière pour prendre place sur une roche dominant une première fosse qui n’a peut-être jamais été pêchée de toute son existence! Pendant que je me frotte le revers du poignet d’une main, l’autre encaisse le coup traître d’une mouchetée qui casse d’un coup sec mon bas de ligne et file avec ma mouche, artificielle celle-ci.
«Prisssseee une!». Cette balle rapide, je ne l’ai jamais vue venir. J’ai intérêt à réfléchir car pêcher une fosse à grosses mouchetées comme celle-ci, c’est exactement comme au baseball. On peut faire quelques fausses balles et en échapper ainsi une ou deux, mais, dès la troisième prise, elles vous retirent du jeu. Des plus petites aux plus grosses, les truites de rivières sont sans pitié pour une proie mais également reconnue pour être extrêmement farouche au moindre dérangement. Dès qu’on agite l’eau autour d’elles, celles-ci prennent la fuite et cessent rapidement de mordre.
Je me retire donc du marbre et demande un temps d’arrêt à l’arbitre, question de vérifier mon équipement. En tâtant de mes doigts la solidité de mon bas de ligne, il me semble n’avoir aucune faiblesse. Le problème se situe plutôt au niveau du type de soie utilisé. La marque de ce composé est reconnue par son fabricant pour avoir très peu d’élasticité comparativement à d’autres. Ce matériel n’est donc pas des plus appropriés pour absorber le coup sec et traître que donnent les grosses mouchetées lors d’une morsure. J’ai heureusement un autre moulinet en réserve, équipé celui-ci d’une soie conventionnelle possédant une bien meilleure élasticité.
Je me contorsionne le cou pour réussir à remonter le tout et à enfiler un autre streamer pendant qu’on me dévore les oreilles. De retour au marbre, l’arbitre donne le signal et je m’élance de nouveau. Mon gros mudler à queue rouge siffle dans un va-et-vient au-dessus de la fosse vierge, puis se dépose tout doucement sur l’eau noire. C’est l’instant magique où l’on anticipe l’attaque imminente, un plaisir aussi excitant que celui du combat.
En le récupérant aussitôt par petites saccades, mon streamer laisse derrière lui un sillon en forme de V. On dirait un petit rongeur nageant désespérément pour retrouver la sécurité de la berge. Je ne voudrais pas être à sa place car au moment où la courbe de la soie le fait s’aligner face au courant, une gueule grande ouverte émerge des profondeurs pour l’engloutir au passage. La ligne encaisse le coup et, cette fois, la balle a été parfaitement cognée. La soie devenue toute raide fend l’eau et la canne prend subitement vie en se courbant au rythme puissant de ses coups de queue.
On sent bien que c’est une grosse car elle ne supporte aucune opposition de ma part qui doit laisser filer la soie autant qu’elle en demande. Dans cette danse où ce n’est pas moi qui dirige, je me dois de conserver toute mon attention afin de garder une tension constante sur la ligne, malgré tous les soubresauts qu’elle fait subir à ma canne. Quand elle finit par se fatiguer pour faire de gros bouillons à la surface, j’entrevois les couleurs nuptiales de rouge, de noir et de blanc du ventre d’une mouchetée mâle de deux kilos. Elle finira momentanément dans mes mains, le temps de l’admirer. Quelques grosses mouchetées et grises se laisseront ainsi attraper d’une fosse à l’autre. Nous avons tous eu la consigne de n’en conserver que quelques-unes parmi les plus petites pour le souper.
Heureux de notre pêche, nous le sommes davantage quand le moteur hors-bord de 2 forces à plein régime combiné à la force du vent nous arrache à notre milliard de compagnons. Parvenu au centre du lac, il faut toutefois épousseter l’intérieur de l’embarcation pour déloger celles qui n’attendaient qu’une accalmie pour nous sauter encore dessus. Je ralentis l’allure et nous pouvons enfin enlever nos moustiquaires. Un sous-marinier ouvrant l’écoutille après une longue immersion doit se sentir aussi bien que nous le sommes. Le vent frais fouettant nos visages humides à l’effet d’une douche… que nous n’avons pas prise d’ailleurs depuis près d’une semaine.
Je me contorsionne le cou pour réussir à remonter le tout et à enfiler un autre streamer pendant qu’on me dévore les oreilles…
Au camp, j’enlève mes cuissardes. Je me rends compte que les replis de mon pantalon renferment de grosses mottes de terre noire. Il m’apparaît curieux que de la terre se soit ainsi glissée jusqu’à mon bas de pantalon. Ici, dans ce paysage lunaire, ce n’est qu’amas de roches et je ne me rappelle pas m’être mouillé en pêchant. En examinant cette terre noire de plus près, je réalise qu’il s’agit plutôt de mouches noires écrasées par la friction de mes cuissardes. Sous l’effet de mes pas, elles se sont transformées en purée avant qu’elles n’aient eu le temps de descendre plus bas pour déguster mes pieds…
Et ça continue…
Au matin suivant, des vampires bien gorgés de notre sang se reposent encore au plafond de la tente. Cette fois, l’enquête devra aboutir. Pendant que nous réfléchissons, l’un de nous s’écrie avoir trouvé le coupable. Le poêle! Il ne fut allumé qu’au soir du premier jour, question de chasser l’humidité. Il a fait tellement chaud par la suite, qu’il ne fut jamais rallumé. La traînée de gaz carbonique que les cendres laissent encore échapper par le tuyau du poêle fut une véritable «ligne d’odeur» pour les maringouins qui sont sensibles à cette émanation. Empruntant le tuyau de la cheminée, ils ont traversé toute la cuve du poêle et on peut les observer qui entrent à la queue leu leu par la trappe d’entrée d’air! La cheminée du poêle sera définitivement condamnée. Autant mourir éventuellement de froid que d’anémie.
De retour sur la montagne, je scrute la vallée aux jumelles. Pendant ce temps, mon cousin Christian, qui chasse sur un autre versant avec notre oncle, entrevoit ses premiers caribous. Ils sont deux qui s’éloignent d’un pas résolu, alors qu’ils longent un coteau formé par l’éboulement de grosses roches. Christian court pour les intercepter, en espérant rétrécir la distance. À l’époque, nous n’étions pas encore familiers avec l’étonnante capacité du caribou de se déplacer d’une façon si continue et rapide malgré les apparences et la morphologie si accidentée du terrain. Complètement essoufflé par l’effort totalement inutile, notre chasseur fait des pauses pour faire feu mais les manque à tous les coups jusqu’à ce qu’un d’eux finisse par s’effondrer.
Pendant ce temps, alors que je me déplace vers un autre poste d’affût, j’aperçois tout à coup une femelle caribou qui trottine dans ma direction. J’épaule, tire et tire encore car elle n’a apparemment aucune réaction et elle continue d’avancer vers moi sans changer de direction. Alors que je m’apprête à recharger ma carabine sans rien n’y comprendre, elle s’est suffisamment approchée pour que je puisse voir le sang qui, comme dans une passoire, ruisselle de toutes parts. J’aurais bien voulu vous raconter une histoire de chasse beaucoup plus palpitante. Le caribou, c’est souvent ça. Des fois, il ne se passe rien pendant des jours. D’autres fois, c’est l’abondance la plus complète avec un animal s’avançant vers nous aussi innocemment qu’une vache.
Aussitôt tombé, j’éviscère mon seul caribou du voyage. Sortie de nulle part, une mouche pondeuse apparaît, puis 2, puis 4 et maintenant 16, 256, 65,536… C’est vraiment le théorème de l’exponentiel qui s’exprime ici.
Je recouvre à toute vitesse mon caribou de tulle de mariée. De grosses mouches pondeuses réussissent à se faufiler par les dessous de cette toile et m’obligent à recouvrir chaque centimètre des rebords de grosses roches. La scène est terrifiante. Là où il y avait un caribou, ce n’est plus qu’un filet recouvert d’une masse compacte d’ailes grouillantes aux reflets bleutés. Vivant ou mort, il y a une espèce de mouche pour tous les êtres vivants ici…
Cela me rappelle ce qui était arrivé à un groupe de pêcheurs qui avait déjà vécu un drame pas loin d’ici. Un de leur compagnon était décédé pendant l’excursion. Sans radio et avec 5 jours à attendre l’avion du retour, le seul moyen de conserver le cadavre avait été de l’immerger au fond du lac, en l’attachant à l’aide d’un câble fixé à une roche. Plutôt terrifiant quand on y pense. Ici, l’homme pourrait faire partie de la chaîne alimentaire.
Après six autres jours de ce régime et quoique pêche et chasse nous ont comblés, quel soulagement d’entendre le grondement lointain du Beaver en approche! Les bagages sont embarqués encore plus vite qu’ils sont sortis. Assis à l’avant, le bruit assourdissant du puissant moteur est réconfortant. Bientôt, une douche chaude nous délivrera de notre crasse. Dans les airs, les mouches noires entrées en grand nombre ne cherchent plus qu’à percer les vitres pour s’enfuir. Une par une, je les écrase… très, très lentement. Elles ne souffriront jamais assez.
Voilà ! J’espère vous avoir fait un peu rire en partageant avec vous ces quelques moments qui n’avaient rien de très drôle lorsque nous les avons vécus. J’aurais aimé vous parler davantage de chasse et de pêche mais j’ai voulu respecter scrupuleusement les événements de ce voyage où les insectes piqueurs ont véritablement volé la vedette aux poissons et caribous.
En été, le Grand Nord peut voir surgir des nuées de mouches noires et de moustiques qui n’ont aucune commune mesure avec l’achalandage des soirées de galerie. J’espère vous avoir fait comprendre qu’avant d’aller là-haut en été, il est préférable de s’attendre à tout et de se préparer au pire. Certaines années, c’est l’accalmie alors que d’autres, vous pourriez crier :