CHEVREUIL
FAIT VÉCU

Par Richard Monfette

Quand les dieux de la chasse vous donnent un «brake»…

Personnellement mes succès à la chasse au chevreuil ont toujours eu lieu par séquences. J’ai eu des périodes très chanceuses où je récoltais souvent mon buck lors des premiers jours de chasse de la saison et d’autres où malgré des efforts intenses durant toute la saison (en fait les saisons si on tient compte des périodes à l’arc et l’arbalète) rien ne fonctionnait, ou plutôt tout fonctionnait de travers… Vous savez ce genre de saison où le vent finit toujours par tourner du mauvais côté (au sens propre et figuré…) et que vous brûlez vos spots à répétition. Et un peu comme au hockey pour faire un parallèle boiteux, quand la chance nous abandonne on a souvent tendance à en faire trop pour briser le mauvais sort et bien des fois dans ce genre de situation les erreurs à l’avantage du gibier (ou de l’adversaire au hockey) se multiplient.

Ce que j’ai appris avec le temps et l’expérience c’est qu’on ne peut se battre contre la malchance. Tout ce qu’on peut faire c’est de se dire que comme un mauvais rhume elle finira bien par passer… Évidemment il faut continuer à bien «travailler» et faire son possible pour connaître le succès, mais sans en faire une maladie. Dans les lignes qui suivent j’aimerais vous raconter comment je suis sorti de ma dernière léthargie et comment Dame chance peut nous aider pour y arriver.

L’histoire qui suit se déroule en 2016, plus précisément à l’ouverture de la saison arc/arbalète le 17 septembre dans la zone 8 nord. Contrairement à mes amis de chasse qui ont préparé leurs sites avec des appâts depuis plusieurs semaines, de mon côté j’ai décidé que je ne mettrais pas d’appâts. Et histoire de lâcher prise suite à cette disette de quelques années je décide même de ne pas me lever le matin de l’ouverture. À partir de maintenant, histoire de faire un pied de nez à la malchance,  je vais chasser quand j’en ai envie et dormir le matin si c’est ce qui me semble le plus agréable… C’est donc un coup de fil de mon ami Daniel qui me réveille vers les 9 h 00… «Hey tu t’es pas levé à matin? Pat a manqué un beau buck. Il a tiré en-dessous. Mauvaise évaluation de la distance. Tu devrais venir ce soir». «Ouin c’est vrai qui fait beau. Je vais peut-être aller faire un tour à mon stand au bout de la pointe de bois pas loin du champ».

Buck de 8 pointes récolté par l’auteur ayant été aperçu quelques jours auparavant au site d’appâts d’un ami de l’auteur.

Tranquillement vers les 15 h 00 je commence donc à préparer mes affaires pour la chasse du soir. Il faut dire que mon site de chasse à l’arbalète n’est pas très loin de chez moi et qu’en 20 minutes je suis déjà rendu à destination. Je rejoins donc les boys vers 15 h 30 et après une petite jasette chacun prend la direction de son poste d’affût. De mon côté je ne suis vraiment pas pressé. En fait je suis presque zen… Comme je n’ai pas de site d’appâts je me dirige lentement vers un stand dans un arbre situé à courte distance d’un champ agricole et à proximité d’un sentier de chevreuil qui débouche dans le dit champ servant de site d’alimentation. Une petite passe de fin de journée sans aucune attente. Juste aller dans le bois et savourer le moment en écoutant et en observant la nature. Il fait beau la vie est belle et ça fait longtemps que je ne me suis senti aussi peu stressé à l’idée de ne pas réussir à récolter une bête.

Je marche donc dans un petit sentier qui longe le champ à moitié dans la lune, lorsque soudain sans crier gare, un chevreuil bondit devant moi, traverse le sentier d’un saut, fait encore quelques sauts et… arrête à environ 30 m de ma position. Le chevreuil qui porte des bois bien développé est figé en position ¾ arrière (il est dans la direction opposée, mais il a la tête tournée vers moi). De mon côté je suis aussi complètement figé, voire abasourdi par la scène qui vient de se dérouler sous mes yeux en une fraction de seconde. Le buck me regarde intensément, mais ne bouge pas d’un poil. Il se trouve dans la seule toute petite ligne de tir possible dénuée de branches, ce qui est en soi déjà une chance incroyable car le bois aux alentours est extrêmement sale.

Comme le buck ne bouge pas je me dis, sans trop y croire, que je pourrais peut-être réussir à lui décocher une flèche. Je sors donc de ma torpeur et commence à lever tout doucement mon arbalète en position de tir lorsque tout à coup une décharge électrique traverse mon corps. Je me rends compte que mon arbalète n’est pas bandée et encore moins chargée d’un vireton… Comme on le dit si bien, mon chien est mort…

Mais à ma grande surprise, le buck est toujours là figé comme une statue. Je sais qu’étant donné ma proximité, au moindre mouvement brusque de ma part il risque de prendre la poudre d’escampette. Toutefois je suis à la chasse, j’ai un buck à distance de tir et je dois tenter quelque chose. Je regarde du coin de l’œil et je vois que si je recule de deux pas je serai hors de vue du chevreuil caché par un gros arbre juste à la bonne place. En priant que le buck demeure là, je fais marche arrière d’une lenteur extrême jusqu’à ne plus le voir. Rapidement je fouille dans ma poche, je sors mon tendeur, je me penche pour fixer les crochets à la corde et j’étire d’un même geste en essayant de faire les mouvements les plus lents possibles. Pas encore entendu de chevreuil s’enfuir. Deuxième étape je dois maintenant décrocher un vireton de mon carquois sans faire de bruit et le glisser sur la rampe ce que je réussis malgré ma nervosité qui monte d’un cran.

Je suis prêt à avancer comme une ombre pour voir si la bête est toujours là. Je n’y crois qu’à moitié, mais à ma grande surprise le buck est bien là toujours figé comme l’image d’un ordinateur «gelé»… D’un même mouvement je lève leenntteemmeenntt mon arme pour la mettre en joue. Le brun du poil du chevreuil apparaît dans ma lunette et la croix de celle-ci vient s’installer au seul endroit qui peut m’offrir une chance de récolter ce beau buck c’est-à-dire juste devant la fesse gauche en direction de l’épaule opposée. Tel un missile à tête chercheuse, le projectile prend la direction souhaitée et instantanément l’animal disparaît de mon très restreint champ de vision.

Le film qui vient de se dérouler sous mes yeux s’est passé si rapidement que je me demande une fraction de seconde si je n’ai pas rêvé. Je regarde mon arbalète et il ne fait aucun doute que j’ai bien tiré sur un chevreuil car il me manque une flèche… Mais où est-il? Pas de son et pas d’image. Ça va vite dans ma tête et la scène de ce qui vient de se passer me revient en rafale. Je commence à réaliser que je viens peut-être de récolter un buck totalement inattendu. Mais le spectre de la malchance revient rapidement me hanter et je me dis que je l’ai sûrement manqué. Dans une forêt si sale et encombrée je me demande quand même comment il a pu disparaître sans faire aucun bruit. J’attends quelques minutes sans bouger tout en scrutant le sous-bois puis, la curiosité remportant la partie sur la sagesse, je décide d’avancer doucement vers l’endroit où se tenait la bête. Après quelques pas toujours rien. Encore une fois je me dis que je l’ai sûrement manqué. Puis soudainement alors que mon pas suivant élargit mon champ de vision vers la gauche j’aperçois ce qui ressemble à la couleur brun-roux du pelage d’un chevreuil du mois de septembre. Je stoppe net ma progression et monte aussitôt mon arbalète (que j’avais cette fois pris la peine de recharger) en joue. Je suis encore incrédule et je me dis que ce ne peut être un chevreuil là étendu sur son flanc. Mais au pas suivant, toujours l’arme en joue, je ne peux que me rendre à l’évidence qu’il s’agit bien de mon buck qui git là apparemment sans vie.

Je vois bien la bête au sol, mais je ne peux toujours croire qu’il est bien mort et à moi. Jusqu’à la dernière seconde je suis sûr qu’il va se relever et disparaître à tout jamais dans cette forêt inextricable. Je songe même à lui décocher un vireton vers la zone vitale par précaution. Mais non je suis maintenant à côté de lui et je peux voir ses yeux ouverts et inertes. Il est bien mort! Yes, yes, yes, yes… Je capote littéralement. J’empoigne les bois du buck et je lui caresse les poils avec douceur. Je regarde le ciel et je n’arrive pas encore à totalement réaliser ce qui vient réellement de se passer.

Revenant peu à peu sur terre, je constate que mon tir était parfait. Il a rentré exactement où je visais; un peu en avant de la patte arrière gauche. Avec l’angle aigu de la bête, la flèche a pénétré une partie du ventre, le foie, les poumons et est venue terminer sa course du côté de la patte avant droite. Le buck a parcouru la distance d’un petit saut et est mort pratiquement sur le coup. Jamais vu un tir aussi expéditif à l’arbalète!

Voilà comment a pris fin ma séquence malchanceuse. Imaginez un peu les probabilités que je tire ce buck maintenant. Je marchais nonchalamment dans un sentier avec une arbalète non tendue. Je fais lever un chevreuil (probablement couché en bordure du champ), qui vient passer devant moi, qui traverse le sentier et qui vient s’arrêter à distance de tir dans la seule petite place qui me permet de décocher une flèche. Je dois ensuite me déplacer pour me cacher du chevreuil et armer mon arbalète, me déplacer à nouveau dans la fenêtre de tir, mettre doucement mon arme en joue en espérant pendant cette courte période que le buck me laisse le temps de faire tout ça sans broncher…

Désolé, mais ce genre de chance de cocu ça n’arrive jamais et pourtant… ça m’est bien arrivé. Cette veine incroyable ou cet incroyable «brake» que les dieux de la chasse m’ont donné cette journée-là a eu l’effet de briser le mauvais sort qui s’acharnait sur moi depuis quelques années et les années suivantes m’ont permis de connaître passablement de succès sans trop d’effort. Comme quoi la chance demeure une variable importante à la chasse et sur laquelle nous n’avons malheureusement aucun contrôle. Lorsque la guigne nous poursuit il faut rester cool, revenir à la base et éviter d’en faire trop. Comme ce fut le cas pour moi dans ce récit, tôt ou tard le vent tournera en votre faveur!

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